« Data Meanings », exposition jusqu’au 6/12 au théâtre Paris-Villette, http://wwww.art-action.org, de 15h à 19h, entrée libre, parc de la Villette, métro porte de Pantin, dans le cadre des Rencontres Paris/Berlin/Madrid, jusqu’au 7/12 dans différents lieux à Paris (Centre Pompidou, Jeu de Paume, Maison européenne de la photographie, Beaux-Arts, l’Entrepôt, Le Nouveau Latina).
Joan Leandre joue à "l’Origine du monde" à partir du Kernel, le noyau du système d’exploitation de l’ordinateur, en proposant "In the Name of Kernel ! : Song of the Iron Bird" une fiction vertigineuse et troublante. © DR
< 05'12'08 >
Data Meanings, étant « données » l’état de l’art

Vite vite, il ne reste que deux jours pour dire tout le bien que l’on pense de l’exposition « Data Meanings » que proposent les Rencontres Paris/Berlin/Madrid, un festival de propositions courtes, moyennes, longues, de films d’avant-garde et expérimentaux, de fictions barrées et de documentaires dérangeants.

Un de ces rares festivals où les extrêmes sont rapprochés, où des cinémas différents se côtoient, multimédias ou artistiques, d’Antoni Muntadas à Chantal Akerman, qui présente ce soir au cinéma l’Entrepôt une carte blanche qu’elle a choisie rétrospective : « D’Est », docu de 1993, y sera projeté. Une œuvre qui, selon elle, n’est pas qu’un film sur l’Europe de l’Est mais a à voir, « avec les camps, les évacuations, les images d’avant moi ». Cette dix-septième édition des Rencontres est comme à son habitude éclatée en une multitude de points d’accueil (Centre Pompidou, Jeu de Paume, théâtre Paris-Villette, Maison européenne de la photo…) et d’entrées (200 œuvres présentées, docus, vidéos, films, installations et même concerts) pour opérer des croisements prospectifs « entre nouveau cinéma et art contemporain », disent les programmateurs, Nathalie Hénon et Jean-François Rettig. Un façon de donner quelques repères européens d’une culture de l’image (la même programmation file en avril à Madrid et en juillet à Berlin).

Et s’il faut se précipiter à l’exposition « Data Meanings » au théâtre Paris-Villette, c’est parce que sa cohérence tient précisément de cet éventail de possibilités artistiques du traitement (et du retraitement, façon compost) de l’image. Et parce qu’elle investit le théâtre, ses couloirs, ses combles en proposant un parcours intelligent, éclectique et international. Oui, les données informatiques ont aujourd’hui la même qualité que ces images qui développent chez nos contemporains l’adhésion à des fictions au cinéma. Quand Jodi surexpose des jeux vidéo sur des classiques du cinéma (« Composite Club », 2008), en recomposant le code pour le faire « jouer » avec l’histoire et le décor du film (un Charlot, un western, etc.), c’est cette puissance narrative des données numériques qui composent le code des jeux que le duo néerlandais interroge.

Quand Christophe Bruno propose un indice mesurant la distance de nos discours avec le mouvement Dada (« Dadamètre », 2008, qui bénéficie aussi d’une exposition « virtuelle » dite « satellite » au Jeu de Paume), comme s’il s’agissait d’un nouvel indicateur de notre aptitude à tout contrôler (y compris l’état des mots sur le réseau, Google en étant le parfait Big Brother), c’est la puissance de calcul des ordinateurs, leur capacité à enregistrer et surveiller chacun de nos mouvements qui sert de creuset à sa création.

Quand Joan Leandre réalise sa vidéo expérimentale « In the Name of Kernel ! Song of the Iron Bird » (2007), le Barcelonais construit une fiction à partir du Kernel faisant du noyau du système d’exploitation de l’ordinateur, l’élément originel d’une évolution mixant récit de voyage, science-fiction et terrorisme. La programmation informatique est envisagée comme un sommet alpin, la modélisation devient cartographie du monde où se mêleraient théories du complot et hallucinations collectives. Pendant vingt minutes, les enfants tentent de nommer ce qu’ils voient (images de synthèse saisissantes, belles chimères informatiques) tandis que les adultes plongent dans un récit mystico-numérique. Le Kernel en figure quasi divine, qui permet et autorise toutes les dérives et tous les rêves, bien et mal réunis en version binaire. Magique et troublant.

Tout aussi troublante, l’installation des RYBN, complexe comme une crise financière globale. « Antidatamining » (2007) récupère cours boursiers et indices économiques et sociaux un peu partout dans le monde, les malaxe et les digère pour produire une version à l’écran d’une certaine « cartographie du désordre ». Le collectif grenoblois poursuit ainsi sa représentation graphique du réel, toujours plus complexe mais où les traits, les pointillés et les boursouflures à l’écran montrent la pulsation du monde économique qui va mal, merci.

On pourrait continuer à l’envi à décrire chacune des œuvres de cette exposition de très grande qualité (on retrouve aussi « Sound Of eBay » d’Übermorgen, dont la version installation est un poil déceptive, ou encore le toujours pertinent « +1 » de Claude Closky) mais c’est in vivo que l’exposition doit se vivre, on le répète. Car la cerise sur le data-gâteau, c’est la scénographie à la hauteur des enjeux et des pièces proposées : un parcours réfléchi, des moments de pure contemplation contre d’autres plus actifs, le tout bien pesé et dans un lieu qui pourtant ne s’y prête guère. Qui a dit que le multimédia, le net-art et l’art du code étaient impossibles à exposer ?

annick rivoire 

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< 1 > commentaire
écrit le < 05'12'08 > par < david dLB guez.org >
de loin, les meilleurs boulots restent ceux de jodi et de Joan Leandre...