« The Cat, the Reverend and the Slave », film d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, en salles depuis le 15/09.

Projection le 24/09 au Reflet Medicis, 3 rue Champollion, Paris Ve, en présence des réalisateurs et le 28/09 au Café des Images d’Hérouville-Saint-Clair en présence du critique Emmanuel Burdeau, directeur de collection chez Capricci Films.

« The Cat, the Reverend and the Slave », d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, sorti en salles le 15/09, explore la vie mutante des Slifers, les résidents de Second Life. © DR
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The Cat, the Reverend and the Slave, la vraie vie de Second Life

Avec leur long métrage, amniotique et très maîtrisé, « The Cat, the Reverend and the Slave », le couple d’artistes Alain Della Negra et Kaori Kinoshita explorent les méandres de Second Life, ce métavers qui apparaît plutôt, quelques années après sa création (2003), comme une sorte de terrain d’expériences, une autre forme de réseau social, riche en possibilités et en travestissements.

« The Cat, the Reverend and the Slave », 2009, la bande-annonce :

Au départ de leur projet, décliné également sous la forme d’un court métrage (« The Den »), une exploration du jeu, méthodique, un an de rencontres et d’échanges en ligne avec une communauté disséminée mais qu’ils circonscrivent bientôt à la côte ouest des Etats-Unis, le berceau de Second Life. Un an de repérages et de nuits blanches passées à ratisser une zone où les fantasmes les moins avouables sont possibles, où le réel et le virtuel s’épousent en un drôle de tissu, à la fois informatique et tellement humain.

« On a passé un an à voyager sur Second Life, au moins quatre heures par nuit, en se relayant », explique Alain Della Negra. « C’était pour nous un moyen de rencontrer des joueurs, de rentrer en contact avec eux et de leur expliquer notre projet de film. Certains s’enfuyaient immédiatement, d’autres au contraire ont commencé très vite à se confier et même à vouloir se raconter. Nous leur expliquions notre projet et sommes restés en contact avec certains, c’est comme ça que nous avons pu planifier un voyage pour partir à leur rencontre. » Une virée « IRL » à la rencontre cette fois tout à fait réelle des membres des différentes tribus qui constituent Second Life, les furries, les goréens et les évangélistes, mais à des années-lumière d’un énième pensum pédagogique sur les univers virtuels.

Ce qui anime le film, c’est bel et bien l’envie de restituer la porosité entre des imaginaires plus ou moins avouables et la vie des gens, leur environnement familier, sans volonté sociologique mais en racontant des histoires. Elles sont souvent étonnantes, comme celle de ce pasteur qui a ouvert une église sur Second Life avec un enthousiasme de jeune geek, entraînant sa femme dans une aventure qui semble les épanouir tous deux. « Nous voulions des histoires et des rencontres », précise Kaori Kinoshita. « Pas des anecdotes, mais des gens qui se raconteraient comme dans un jeu vidéo. Les évènements qui apparaissent dans le film sont comme des extensions. »

Toute la réussite de « The Cat, The Reverend & The Slave » tient en effet à ce point de départ du réel qui s’enfonce petit à petit dans le jeu (qu’on voit d’ailleurs peu, mais qui constitue un hors champ très puissant), comme une réactivation 2.0 de la définition du fantastique par Todorov : un glissement vers le surnaturel, désiré, codifié, assumé. C’est ce qui ressort notamment dans la séquence du début, où un homme raconte comment sa femme s’est paumée dans Second Life et la manière dont il a dû la traquer dans le jeu. Une petite misère très palpable dans les séquences intermédiaires, suite de travellings et de plans fixes : les zones pavillonnaires américaines, qui répondent en écho à une autre définition possible de Second Life comme banlieue du monde réel.

« The Cat, The Reverend and The Slave », congrès de furries, extrait :

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita parviennent à capter des choses très compliquées au cinéma : la vie qu’on rêve, le bonheur qu’on imagine, les instants fugaces d’indécision où l’on penche de tel ou tel côté, sur le fil entre la vie consciente et celle, moins palpable, de toutes nos projections. Second Life, une prothèse sociale ? Alain Della Negra nuance : « Les gens que nous avons filmés ont envie d’aller vers les autres. Ils participent à un monde alors qu’ils n’ont pas toujours des vies faciles, ils sont souvent paumés. C’est une manière pour eux d’avoir un rôle et d’ailleurs, ils ont pour la plupart adoré se produire devant notre caméra, se mettant en scène et créant même des moments forts, comme si le fait d’être filmé les transcendait et au final leur permettait d’exister. » C’est le cas pour la communauté des furries (hommes-animaux), l’une des plus actives de SL (et que le couple avait déjà filmée dans « The Den »). La séquence de la fête et de l’interview de l’homme-chat, si elle amène un peu de légèreté, est paradoxalement la moins forte, ramenant à l’anecdote un film jusque-là empreint de gravité.

Le dégagement final sur le festival-monde Burning Man (qui aurait inspiré le créateur de Second Life : une communauté éphémère dans laquelle chacun est son propre avatar), en plein désert du Nevada, boucle la boucle, même si elle aurait peut-être pu constituer un film à part entière.

Après ce bel essai documentaire, primé au FID 2009 et qui ne bénéficie que de trop peu de copies, malheureusement (donc courez-y !), Alain Della Negra et Kaori Kinoshita prolongent leur travail d’exploration de l’homme-mutant en tentant d’esquisser le portrait d’un « nouveau genre humain, polymorphe et télépathe, dont la perception psychique et sensorielle s’étend aux mondes invisibles ». Ils poursuivent cette veine comme en témoigne leur participation à l’exposition parisienne Dynasty qui vient de s’achever, où ils montraient des photos de communautés de doux dingues, « les guerriers de l’Arc-en-ciel ».

benoît hické 

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écrit le < 06'10'10 > par < info eCL poptronics.fr >

Quelques soirées-débat autour du documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita :

- Dimanche 10 octobre au Reflet Médicis (Paris, 5e) en présence du sociologue Olivier Alexandre ;

- Mardi 12 octobre à l’Entrepôt (Paris, 14e) en présence d’Alain Della Negra

- Vendredi 15 octobre au Reflet Médicis (Paris, 5e) présenté par Matthieu Potte-Bonneville, président du Collège international de philosophie

- Dimanche 17 octobre au festival Echos d’Ici, Echos d’ailleurs à Labastide-Rouairoux (81)

- Mardi 19 octobre à l’Entrepôt (Paris, 14e)

- Dimanche 24 octobre à l’Escurial (Paris, 13e) en présence des réalisateurs.