Huitième édition du festival Gamerz, jusqu’au 27 octobre à Aix-en-Provence. Programmation complète et infos pratiques sur www.festival-gamerz.com
« Everything, Always, Everywhere », du Néerlando-Brésilien Rafäël Rozendaal, l’une des très belles installations présentées cette année à Gamerz. © Luce Moreau pour Gamerz, 2012
< 23'10'12 >
Gamerz dérègle le jeu dans les règles de l’art

(Aix-en-Provence, envoyé spécial)
Six lieux, une quarantaine d’artistes invités, des installations sonores ou immersives, des machinimas, des performances, des conférences, des cartes blanches… Gamerz grandit et s’émancipe un peu plus chaque année de son objet central, le jeu, mais reste un festival qui dépote et défriche. Avec un (bon) esprit indé toujours bien ancré - le montage acrobatique fini à l’arraché - et une vraie attention à la scène locale (près d’un artiste sur trois vient de Paca).

La Fondation Vasarely a pris un sérieux coup de jeune vendredi 19 pour le vernissage de cette 8e édition, dont Poptronics est partenaire. Au milieu des œuvres défraichies du maître de l’art cinétique, une petite foule se régale des créations culinaires décalées des Dolls in the Kitchen (les ex-étudiantes des Beaux-Arts d’Aix assurent d’ailleurs le spectacle en jupes toile de jute et maquillées zombies), et déambule entre les propositions d’une escouade de (souvent très jeunes) artistes.

Ciné détournements et paintball artistique
Passée la très léchée vidéo immersive de Pascual Sisto, « Salamander », qui recompose sur un même écran des explosions issues de films, « Head On », de Maxime Marion et Emilie Brout attire le regard. Réalisée dans le cadre d’une résidence M2F Creations (l’association organisatrice du festival), cette installation met du jeu dans le cinéma. A l’aide d’une flèche directionnelle et de deux boutons, on navigue dans des scènes cultes de blockbusters (« Shining », « Jurassic Park », « Rocky », « Old Boy », « la Fureur du dragon »…) revues en archétypes du jeu vidéo (course, beat’em up…), créant son propre parcours entre les séquences à partir du matériau film. Un détournement qui en annonce d’autres : c’est le motif central de cette édition.

Quelques mètres plus loin, les billes de peinture claquent sur un panneau de plexiglas pour créer un Space Invader turquoise du plus bel effet. « The Printball », le robot-graffiti de Benjamin Gaulon, a beau tourner expos et festivals depuis une demi-douzaine d’années, on ne s’en lasse pas. Penché sur son ordinateur relié à un pistolet, le Français basé à Dublin reproduit les dessins pixelisés de son écran à coups de peinture sous l’œil amusé de ses comparses du Graffiti Research Lab. A noter pour les Parisiens : Benjamin Gaulon présente le 23 octobre ses « KindleGlitched » au Jeu de Paume avant d’être à l’affiche de Mal au Pixel dès le 27.

Le GRL français est quasi au complet pour la carte blanche que lui offre Gamerz, l’occasion pour certains des membres du collectif de se rencontrer pour la première fois. Il présente quelques vidéos de ses projets mêlant graffiti et technologie ainsi qu’un immense mur où, à l’aide d’une bombe de peinture pucée, on doit remplir le plus rapidement possible les lettrages qui s’affichent. Les enfants squattent la place quand ils ne sont pas devant « Shooting in the Rain », d’Antonin Fourneau et Manuel Braun, où ils dégomment les oiseaux pixelisés à l’écran en ouvrant frénétiquement un parapluie.

Graffiti Research Lab, « Near Tag Quality » (2011) :

A l’étage, hackant l’exposition consacrée à « Vasarely et la publicité » telle une yourte constituée de câbles et de haut-parleurs, l’installation de Cécile Babiole « Bzzz, le son de l’électricité » détonne et crépite. Ou comment l’invisible, ce son qui court sous le caoutchouc des câbles électriques, se fait (m)onde. Dans la soirée, jouant de six générateurs de fréquences réalisés en Arduino, la performance de l’artiste française sera pour beaucoup une porte d’entrée dans l’art sonore.

Cécile Babiole, « Bzzz, le son de l’électricité », à Plateforme (Paris, 2012) :

Ce n’est pas la moindre des qualités de Gamerz d’essayer de créer des passerelles entre les disciplines, et de faire tomber l’art « numérique » et plus généralement contemporain de son piédestal intello. « La culture populaire s’exprime dans notre programmation, défend le duo de directeurs artistiques, Quentin Destieu et Sylvain Huguet. Le GRL, c’est de la culture populaire, les nouvelles technologies aussi. Sans oublier la dimension ludique : montrer comment les artistes s’amusent avec l’art et comment le public peut s’amuser avec l’art. Notre but, c’est que le public puisse s’approprier les œuvres. »

Jouer du code, jouer des codes
L’exposition proposée au musée des tapisseries, en plein centre-ville, est à ce titre assez exemplaire. Centrée sur le jeu vidéo, elle propose là encore un habile mélange de détournements et de réflexions, avec en point d’orgue les mises en abîme de l’« Hommage à New York » signé Florent Deloison, un casse-brique où il faut détruire le code du jeu jusqu’à le faire planter (la version online se joue ici), et de « And The Rhino Says » du collectif parisien One Life Remains, où le joueur déconstruit l’espace de jeu au fur et à mesure de sa progression. Bientôt il devient le seul à le maîtriser et à en comprendre les règles, les observateurs étant largués par les superpositions d’images et la multiplication des avatars à l’écran.

Il est encore question de détournement avec le rebelle « WAAAr » de l’Aixois Romain Senatore, qui joue des codes du simulateur de combat : un hélicoptère de manège autour duquel se crée une zone de guerre à la violence mise en vidéo par Systaime, dont la musique de Radium renforce le caractère angoissant.

Du jeu encore à Arcade Paca, malheureusement fermé le week-end, où Isabelle Arvers présente une sélection internationale de dix documentaires et machinimas. On pourra y voir notamment « Codes of Honor » de Jon Rafman. Un film réalisé au moment de la fermeture de l’antique salle d’arcade de Chinatown qui mêle interviews de joueurs et un machinima réalisé dans Second Life sur un joueur pro déchu.

Jon Rafman, « Codes of Honor » (2011) :

Plus loin, à Seconde Nature, Paul Destieu, déjà repéré à Gamerz l’an dernier, détourne lui le street fighting avec « Dojo », qui met en scène le combat final du « Retour du Jedi » avec deux vidéo-projecteurs et deux écrans. Comme chez Cécile Babiole, Paul Destieu met en scène son dispositif, et réactualise les antiques moyens de projection en interrogeant l’obsolescence technologique : la caméra Super-8 de « Révolutions » diffuse la boucle de chargement de Youtube transférée sur bande, les huit projecteurs de diapositives chargés à vides de « Light Cube #3 » construisent sur un mur d’étonnants écheveaux lumineux en 3D. « Je n’ai pas une démarche nostalgique, je questionne plutôt l’art multimédia qui se résume trop souvent à un déballage de technologie, explique-t-il. Ça m’intéressait de travailler sur la configuration de la projection, d’avoir des dispositifs très visibles qui viennent presque parasiter l’image. Mettre en scène les outils, créer une tension, que le mécanisme prenne une autonomie. »

Paul Destieu, « Révolutions » (2012) :


Aix, carrefour numérique
Heureuse correspondance, la toute dernière création de Rafäël Rozendaal n’a pas peur de montrer son dispositif. Présenté dans une Ecole supérieure d’art en piteux état (la mairie a promis des travaux de rénovation après avoir longtemps fait miroiter la construction d’un nouveau bâtiment), « Everything, Always, Everywhere » est une symphonie de couleurs donnée par cinq écrans et cinq vidéoprojecteurs. Dans un espace immaculé, accompagnée de doucereux sons électroniques, les boucles colorées s’enchaînent et se superposent. La lumière mouvante, comme un kaléidoscope féérique, se reflète sur des dizaines de miroirs disposés au sol.

Quentin Destieu et Sylvain Huguet ne sont pas peu fiers d’avoir une des stars du net-art à leur générique. Seul regret : bien cachée derrière une porte à quelques encablures du centre, l’installation est loin de faire le plein. Ce samedi, les Aixois préfèrent courir les magasins et lézarder au soleil en terrasse. Un défi pour Gamerz : faire du festival un espace populaire. Il n’est pas le moins mal placé pour réussir : outre les performances qui s’enchaînent jusqu’à la clôture samedi 27 (le programme ici), la présence ancienne des nouveaux médias dans la ville (Territoires électroniques, Arborescence, Seconde Nature) et la concentration des interventions numériques à Aix-en-Provence dans le cadre de Marseille-Provence 2013 en font un carrefour potentiel.

Pour l’heure, Gamerz est encore loin du but. L’ambition du festival de toucher à toute la création numérique sans élément fédérateur rend la proposition moins facile à appréhender : on peine à retrouver la thématique « fin du monde » dans bon nombre d’œuvres. Quentin Destieu et Sylvain Huguet préfèrent d’ailleurs parler d’une édition qui « représente les bouleversements d’une société en crise ». Le grand écart entre le DiY du collectif Graffiti Resarch Lab France et des travaux nettement plus plastiques pourrait bien être lui aussi un frein à la compréhension de la manifestation par un public plus large.

Conscients d’avoir encore quelques réglages à faire, les organisateurs sont optimistes : « Le festival aujourd’hui est bien installé et nous pouvons organiser des résidences pour coproduire des œuvres. Nous essayons d’être dans une forme de pédagogie, en montrant par exemple le travail d’artistes de la région. Et puis, nous restons un festival gratuit : il faut démocratiser l’art contemporain. »

matthieu recarte 

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