"Que veut la télévision ?", atelier Addoc, projection de deux versions du documentaire « Si toi aussi tu m’abandonnes », à partir de 18h30 , Palais des études, Ecole des Beaux-Arts, 14, rue Bonaparte, Paris 6ème, entrée libre.
José, le jeune héros du film de Françoise Romand, image originale non retenue dans la version diffusée sur France 3 en avril dernier. © Françoise Romand
< 20'06'07 >
La leçon de formatage télévisuel
« C’est une sale histoire », avertit en préambule à l’invitation de ce soir le communiqué d’Addoc, l’association des cinéastes documentaristes. L’histoire d’un documentaire reformaté à la convenance de producteurs s’asseyant sur le droit moral de l’auteur. En l’occurrence, un film réalisé par Françoise Romand sur l’adoption internationale n’a pas plu à son producteur, qui s’est arrangé, après deux ans d’une lente procédure judiciaire, à en diffuser une version totalement réécrite (interviews et commentaires rajoutés, musique et animations originales tronquées), toujours à partir des images de Françoise Romand.
Ce mercredi 20 juin, l’Addoc projette donc deux films portant le même nom : « Si toi aussi tu m’abandonnes », « celui de Françoise Romand refusé par la télé, et celui de la télé refusé par Françoise Romand ». Diffusé dans « La case de l’Oncle Doc » sur France 3 le 7 avril dernier, le second est un reformatage opéré par Image et Compagnie, la maison de production, qui a pris soin d’engager un autre réalisateur pour retricoter ce 52 minutes.
Pour « interroger le formatage comme forme narrative et mode de pensée », l’Addoc convie à un visionnage plutôt politique, façon « Arrêt sur images » (faut-il n’y voir qu’une coïncidence ? l’émission de Daniel Schneidermann n’est pas reconduite à la rentrée sur France 5).
Qui formate le réel ? Qui réécrit l’histoire ? Françoise Romand, qui « n’a pas envie que son film passe à la poubelle », a pourtant gagné son procès contre les producteurs. Un jugement du tribunal de grande instance en date du 9 septembre 2005 « interdit à la société Image et compagnie d’exploiter le film dans la mesure où il associe aux images de Mme Romand un commentaire en voix off ». Le jugement argue de l’atteinte au droit moral de la réalisatrice, en indiquant que des commentaires ont été rajoutés aux images. Qu’à cela ne tienne, la société de production réalise un autre documentaire (le troisième donc !), à partir des images de Françoise Romand et d’ajouts d’une nouvelle réalisatrice, évitant d’inscrire des commentaires sur les images originales de la première, et proposant une autre lecture du sujet.
Un reformatage qui irait dans le sens du grand public, les critiques ayant suivi la première projection (celle que les réalisateurs font à mi-parcours, pour précisément éviter les déconvenues ultérieures) portant davantage sur la conception élitiste du sujet (argument avancé : "on n’est pas sur Arte"). Est-il impensable aujourd’hui de documenter le réel en faisant appel, comme Françoise Romand l’a fait, aux animations poético-subtiles d’un artiste des nouveaux médias de renom, Nicolas Clauss, ou à la musique semi-savante d’un Jean-Jacques Birgé  ? Qui établit la barre de l’accès au « grand public » ? Est-il encore possible aujourd’hui de proposer (même à des heures indues, la Case de l’oncle doc étant de toutes façons diffusée aux alentours de minuit) des programmes différents, expérimentant l’image sensible, où les commentaires sont superflus ?
Plus généralement, cette affaire pose la question de la pérennité du droit moral, inscrit dans le droit d’auteur français, qui stipule que cession de droits ou pas, un auteur conserve irrémédiablement un droit de regard sur la façon dont son œuvre est présentée au public. Et que dire de la façon de procéder de la société de production, celle que dirige Serge Moati, qu’on ne peut soupçonner d’aller contre les auteurs, puisque lui-même signe des films singuliers ? Image et Compagnie joue subtilement du jugement, qui indique que la société a « pu légitimement faire appel à un autre réalisateur pour achever la réalisation de l’œuvre audiovisuelle ». Sur le site du producteur toutefois, le documentaire est crédité Françoise Romand et Philippe Demennet (journaliste co-auteur).
La double projection sera suivie d’une discussion. Elle permettra au moins au film réalisé par Françoise Romand de rencontrer un public. Seul juge des qualités de l’un ou l’autre, au final.
annick rivoire 

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< 5 > commentaires
écrit le < 24'06'07 > par < dpansu 8L5 gmail.com >
Passionnante double projection. Je regrette de déouvrir après coup. A-t-on eu des échos du débat consécutif ?
écrit le < 29'06'07 > par < france.alibi MLn free.fr >
Les discussions sur la qualité de chacune des versions n’a pas d’importance. Ce qui compte c’est l’intégrité d’une oeuvre telle qu’elle a été conçue par l’auteur, normalement protégée par une tradition culturelle bien française... Ce respect est d’autant plus facile quand l’activité artistique n’a pas d’implication financière importante (éditions, arts plastiques...) mais dès qu’il s’agit du cinéma et de la télévision, les auteurs sont fragilisés et ils auraient besoin d’un texte juridique protégeant plus efficacement ce droit moral. Donc, déplaçons le débat vers le politique pour obtenir une législation précise. Sabinoblanc
écrit le < 04'07'07 > par < magalz dE8 voila.fr >
Le film de Françoise Romand me touche particulièrement, parce qu’il parle de l’abandon subi par l’enfant adopté et en miroir de celui que l’on fait subir à nos propres enfants quand on ne prend pas le temps de les écouter ! C’est un film qui interroge tous les parents ! j’ai été egalement frappée par cette chappe puissante et morbide de la religion, ici catholique,qui probablement a fait tiquer FR3. La dimension psychanalytique, magnifiquement illustrée par Nicolas Clauss, a dû les terroriser encore plus ! Et aussi l’idée que les immigrés, petits et grands, ne sont acceptables que s’ils oublient vite, vite, d’où ils viennent ! La remise en question de cette règle par José ne peut qu’effrayer les bien pensants de cette chaine ! Comment la réalisatrice donne l’espace à l’adopté pour qu’il s’exprime est superbe !Elle lui permet,encore et encore,avec d’autres mots, d’autres silences, en temps reel, dans les lieux oû il a souffert et aimé, de s’expliquer,en toute confiance.Tout le long du film il parle enfin à ses parents,a ses frêres et sœurs, aux institutions. F. Romand le cerne, le sert , et c’est bouleversant.
écrit le < 06'07'07 > par < androctonus p2d free.fr >
La version originale de "Si toi aussi tu m’..." de Françoise Romand est sur le canal 13 de la FreeBox : TVperso - Divers - Video Club - code 33642 ;-)
écrit le < 06'07'07 > par < francoise PeR romand.org >

Dans l’Humanité du 6 juillet 2007 : une page de Marie Barbier sur le documentaire en danger dont un article consacré à cette affaire.

Françoise Romand