« If Not You Not Me », retour sur l’exposition solo d’Annie Abrahams, à la galerie HTTP de Londres, du 12 février au 20 mars, connectée à l’espace Kawenga de Montpellier, avec cette critique de Maria Chatzichristodoulou. Mise en ligne sous le titre « Annie Abrahams and Life in Networks », dans le numéro de mai de « Digimag », plateforme italienne des cultures numériques. Grâce à Annie Abrahams, Sabrina Ambre Biller et François Labastie, et avec l’accord de Digimag et Marco Mancuso, poptronics vous en propose la traduction française.
« Shared Still Life/Nature morte partagée », une installation télématique entre la galerie HTTP à Londres et l’espace Kawenga à Montpellier. © Pau Ros / galerie HTTP
< 02'08'10 >
La vie dans les réseaux d’Annie Abrahams

Partagez l’expérience de visite de l’exposition « If not you not me », de l’artiste Annie Abrahams à la galerie londonienne HTTP ce printemps. Un « retour sur » signé d’une spécialiste de la performance, Maria Chatzichristodoulou, qui dirige le département théâtre et performance à l’Ecole des arts et nouveaux médias de Hull à Scarborough, en Grande-Bretagne, et évoque les drôles de manières d’Annie, performeuse à distance.

Une occasion pour Poptronics qui aime son travail d’en profiter pour faire la lumière sur le défi de l’été de la plus Française des Hollandaises : « A Meeting is a Meeting is a Meeting ». Soit une rencontre sans rencontre, neuf rendez-vous quotidiens de cinq minutes, du 5 au 14 août, entre Annie et l’Allemande Antye Greie. Annie à Montpellier, Antye à Hailuoto, une île au nord de la Finlande où elle habite, utiliseront les moyens à leur disposition (texte, sons, images, le réseau…) pour explorer un thème par jour : patriotisme, actualité, amour, communisme, jungle, collaboration et… tomates. Des tomates en clin d’œil à l’intitulé de la programmation du North by North Western Arts Festival (Wigan, Grande-Bretagne), dans laquelle le projet s’insère : « You Say Tomato, I Say Tomato ».

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Une sensibilité subtile et low-tech de l’interconnectivité, telle est la source d’inspiration émanant de l’exposition « If Not You Not Me » d’Annie Abrahams, à la galerie HTTP de Londres (du 12 février au 20 mars). C’était la première exposition solo d’Annie Abrahams au Royaume-Uni, une pionnière en France dans le domaine de la performance sur le réseau. Elle a réalisé trois nouvelles œuvres pour l’exposition. La documentation de plusieurs de ses projets antérieurs, y compris certaines de ses œuvres les plus connues, comme « L’un la poupée de l’autre » (2007, création partagée avec Nicolas Frespech) et « The Big Kiss (2008) fait également partie de l’exposition.

Parmi les nouvelles œuvres créées pour l’occasion, « Shared Still Life/Nature Morte Partagée » est une installation télématique entre la galerie HTTP à Londres et Kawenga - Territoires numériques à Montpellier. La pièce est extrême dans sa simplicité, sa presque austère « nudité » : une table, un tissu, une plante, des fruits, une horloge, un dictionnaire et un afficheur LED composent cette nature morte. Il y a aussi du papier, des feutres, des crayons de couleur, et du Blu-Tack, comme une invite aux visiteurs à contribuer par des peintures, messages, marquages et traces écrites. En outre, les visiteurs peuvent composer leurs propres messages sur l’afficheur LED. Ainsi qu’interférer avec l’installation de quelque façon que l’on puisse imaginer. En effet, aucune instruction n’indique ce que nous pouvons et ne pouvons pas faire avec cette nature morte ou avec notre propre présence devant la caméra.

Les visiteurs deviennent inévitablement des acteurs dans cette pièce : pour réorganiser les objets sur la table, il faut se tenir devant la caméra et ainsi participer avec les fragments de son corps (une tête tournée, une main, un dos). Comme la nature morte est partagée (les visiteurs à Londres pouvaient voir la nature morte à Montpellier et vice-versa), de nouveaux messages LED ou des réorganisations, des arrangements de la nature morte dans un des lieux, provoquaient des réponses dans l’autre.

« Shared Still Life - Nature morte partagée » - Annie Abrahams, 2010 :


La pièce d’Annie Abrahams n’est pas à proprement parler innovante : en 1980 déjà, Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz utilisaient des technologies satellitaires pour créer la première « sculpture publique de communication télématique », « Hole-In-Space ». Ce « trou dans l’espace » reliait pour la première fois les deux côtes des Etats-Unis, unissant des gens de New-York et de Los Angeles dans des images télévisées grandeur nature. Depuis l’émergence de l’Internet, l’art et la performance télématique sont devenus largement accessibles et se sont répétés, avec des œuvres emblématiques telles « Telematic Dreaming » (1992) et « Telematic Vision » (1993) de Paul Sermon, et les performances de The Chameleons (Royaume-Uni) ou de la compagnie AlienNation (États-Unis), parmi beaucoup d’autres. L’apparition de Skype et d’autres protocoles de téléphonie Internet qui nous relient à la famille et aux amis éloignés ont transformé la téléconférence en une pratique banale et quotidienne.

Qu’est-ce qui rend donc aujourd’hui la pièce d’Annie Abrahams si simple, presque élémentaire – pertinente de façon si émouvante ? Pour moi, c’est la simplicité austère et la « nudité » sobre susmentionnées qui rendent cette pièce touchante dans sa tentative subtile et souvent futile d’inter-connectivité. La pièce « Nature morte partagée » est ordinaire, sale et malléable. Il s’agit de la réalité banale de la vie quotidienne, du temps qui passe, des gens qui se croisent dans des tentatives fracturées, désespérées ou indifférentes à communiquer. Cette qualité quotidienne ouvre la pièce à la circulation, à la poussière, à la mauvaise communication, et à l’absence partagée.

J’ai passé plus d’une heure à jouer avec « Shared Still Life/Nature morte partagée » à la galerie HTTP. Ce n’était ni plus ni moins intéressant que la vie réelle. J’ai observé. Je suis intervenue, changeant des choses à mon goût. J’espérais un message, un signe de vie de l’autre côté, une certaine réponse. Elle n’est pas venue. J’ai envoyé d’autres messages. J’ai mangé des fruits de la composition. J’ai fait des boules de papier et je les ai jetées sur la nappe joliment arrangée. J’ai ajouté l’épluchure de mon fruit à ce fouillis. J’ai souri à la caméra, tout en consommant la dernière tranche de mandarine de « Nature morte partagée ». Rien ne s’est produit. Personne ne m’a dit de ne pas toucher (ou, en effet, de ne pas consommer) l’œuvre d’art. Personne ne m’a invité à interagir non plus. Enfin quelque chose s’est passé. J’avais écrit à l’écran LED « Are you there ? ». « Oui, oui, je suis ici », apparut le message de l’autre côté. Quelqu’un était là. Quelqu’un réarrangeait la composition de sa propre nature morte. Quelqu’un essayait de me parler. Trop tard, je n’avais plus vraiment envie de répondre ni entamer un dialogue avec ce quelqu’un.

Cette pièce parle autant de la communication et de l’échange que de son manque : l’absence partagée, la solitude partagée, l’espoir d’une présence de quelqu’un qui ne se matérialise jamais vraiment (pas de la façon dont vous l’aviez espérée ou du moins pas de la façon dont vous l’attendiez). La présence fragmentée, retardée, compromise, fugace, croise votre chemin pour un instant, dans une tentative de communiquer, d’échanger. Y arrivera-t-elle ? La réponse est soumise aux aléas et à la chance. Et au manque. J’ai apprécié la liberté qu’Abrahams m’a donnée en tant que spectatrice dans sa « Nature morte partagée ». Elle m’a permis de me trouver là avec d’autres, mais également seule ; elle m’a invitée à communiquer et à me cacher. Elle ne m’a pas empêchée de consommer l’œuvre d’art, de la mettre en désordre pour laisser mes propres traces, banales et quotidiennes - aussi banales que la pièce elle-même ; aussi banales que la vie, et les relations.

C’était une pièce sur la connectivité qui a été aussi pleinement fonctionnelle en l’absence de connectivité, comme elle l’a été en sa présence. Aucune attente superposée, pas de stress pour être performant, pas de projections euphoriques dans un avenir partagé. Juste le simple échange de la vie quotidienne fragmentée, peu satisfaisante, fugace.

Ayant manqué la performance textuelle et vocale collective d’ouverture qui invitait à réfléchir autour de la collaboration en ligne, « On Collaboration Graffiti Wall », je me suis retrouvée avec des fragments et traces de discussions passées et des pensées de gens dont je ne savais que faire, comment les partager et y répondre. Des plaques en carton écrites à la main avec des fragments de conversations en ligne ou de pensées partagées au sujet des processus de collaboration couvraient les murs de la galerie. Là encore, « On Collaboration Graffiti Wall » constitue une trace « malpropre » : Abrahams n’est manifestement pas concernée par la manipulation esthétique des mots et phrases qui traînent là, sur les murs de la galerie, tout autour de nous. Une fois de plus, je sentais que Abrahams en tant qu’artiste, s’affaire à exposer les nombreuses frustrations avec lesquelles les relations (surtout celles médiées) sont empaquetées, quand en même temps elle célèbre la potentialité de l’inter-subjectivité, de la connectivité, de la pratique collaborative et de l’échange. « On Collaboration Graffiti Wall » m’a laissée avec cette sensation qui émerge parfois d’une collaboration en ligne, son côté grossier et frustrant. Mais aussi avec ce sentiment que ce processus inclut, je le sais, de la richesse. Abrahams a encore une fois démontré son manque total d’intérêt à « nettoyer », emballer, présenter ou embellir les débris de la communication humaine, médiée ou pas.

Même chose avec « Huis Clos/No Exit - Jam », la dernière nouvelle pièce créée par Abrahams pour cette exposition. Une fois encore, ayant manqué la performance, je me suis retrouvée avec les traces des actions passées qui ont impliqué quatre femmes, dispersées à travers le monde, jouant ensemble dans une tentative de créer une performance sonore unifiée. Les artistes Antye Greie (Finlande), Pascale Gustin (France), Helen Varley Jamieson (Nouvelle-Zélande) et Maja Kalogera (Espagne) devaient combattre les retards inévitables qu’entraîne ce genre de composition vivante. Cette pièce m’a laissée avec le désir d’avoir été présente à la performance elle-même : à la différence de « On Collaboration Graffiti Wall », dont les traces ont été aussi importantes que la performance de leur mise en place sur les murs de la galerie, les extraits sonores de « Huis Clos » ressemblaient davantage à de la documentation d’archive qu’à une pièce qui était aussi « vivante et/ou complète » dans sa trace que dans sa performance en temps réel.

Même ainsi, les idées que je voyais figurer dans « Huis Clos / No Exit - Jam » s’inscrivaient avec pertinence dans l’ensemble de l’exposition « If Not You Not Me » : Abrahams nous a parlé d’intimités fragmentées, d’absences partagées, des frustrations de la communication médiée, de relations brisées, des tentatives désespérées pour assurer une connectivité, du corps perdu dans l’espace numérique, de la distance, du manque érotique et douloureux.

La vie, telle qu’elle est, aujourd’hui, dans les réseaux…

maria chatzichristodoulou  

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